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Dix ans de démocratie, bilan
La réconciliation a-t-elle vraiment eu lieu ?
Les soutiers du «miracle» économique.



Chine. Les soutiers du « miracle » économique

Par Julie Leduc

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Printemps 2003. Yao Fuxin et Xia Yunliang, deux syndicalistes chinois, sont sévèrement condamnés. Leaders de protestations ouvrières, ils sont accusés de subversion.

La Chine, nouvelle « usine du monde », connaît depuis plusieurs années une augmentation des conflits sociaux. Les causes en sont multiples : l’impact des restructurations et des privatisations provoquées par les réformes économiques, la lassitude face à la corruption, la dureté des conditions de travail et le développement des inégalités. Alors qu’une infime minorité profite du « miracle » économique, qui se traduit par un taux de croissance élevé et l’afflux des investissements étrangers (1), d’autres vivent au rythme des fermetures d’entreprises, des licenciements massifs et de la perte d’avantages sociaux. L’accès de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001, n’a fait qu’accentuer le mouvement.

A Liaoyang, cité industrielle du Nord-Est de la Chine, l’entreprise de métallurgie Ferro-Aloy fait faillite, en novembre 2001. Près de 5000 personnes se retrouvent sans emploi. « Nous voulons manger, nous voulons du travail », scandent les métallos descendus en masse dans la rue. A leur tête, l’ancien ouvrier Yao Fuxin. Avec son épouse, elle aussi licenciée, il tient une petite épicerie, foyer d’activisme sous surveillance policière. Parmi les manifestants figure aussi Xia Yunliang, un pensionné qui, depuis vingt-quatre mois, attend le paiement de sa retraite. Dès 1998, les deux militants ont dénoncé la mauvaise gestion de l’entreprise, la corruption de la direction et ont réclamé le paiement des salaires et indemnités promises. Ils ont été rejoints, au plus fort de cette campagne, par les travailleurs d’une vingtaine d’entreprises voisines, en proie aux mêmes difficultés.

« Cet embryon de coalition, quoique mal organisé, a inquiété les autorités », nous explique Han Dongfang, syndicaliste dissident et fondateur en 1994 à Hong Kong du China Labour Bulletin, l’un des principaux organes d’information et centres d’action sur les droits sociaux en Chine. La contestation risquait de faire tâche d’huile et d’entraîner une potentielle déstabilisation, ce que craint par-dessus tout le régime.

La prison
En mars 2002, Yao Fuxin est emprisonné pour son implication dans ces protestations et trois jours plus tard, trois autres militants, dont Xia Yunliang, sont incarcérés après avoir manifesté pour la libération de leur confrère. En mai 2003, au terme d’un procès tronqué (l’absence d’un des avocats a notamment été rapportée), ils sont respectivement condamnés à sept et quatre ans de prison, malgré les appels lancés par les groupes de défense des droits humains ainsi que par le Bureau international du travail (BIT).

Leur crime ? Incitation à la subversion du pouvoir d’Etat et organisation de manifestations illégales. Détenus depuis peu dans la gigantesque prison de Lingyuan, leur état de santé s’est gravement détérioré. Selon leurs familles, qui doivent voyager pendant plus de douze heures tous les mois pour leur rendre visite – lorsque ce droit fondamental ne leur est pas purement et simplement refusé – les deux prisonniers ont besoin de toute urgence de soins appropriés. Yao Fuxin souffre de graves problèmes cardiaques et Xiao Yunliang a eu une pleurésie et est presque devenu aveugle.

En Chine, seule la fédération nationale des syndicats chinois, contrôlée par le Parti, est légalement autorisée. Les récentes révisions de la législation syndicale n’ont pas apporté d’améliorations sérieuses. Comme le déplore Han Dongfang, « la loi continue d’être une arme dirigée contre les libertés d'association et d'expression » (2). Et les travailleurs n’ont guère de recours pour faire entendre leur voix.

Depuis la fin des années 80, les tentatives d’organisation en syndicats indépendants se sont néanmoins multipliées. Les protestations, certes atomisées et risquées, demeurent l’unique force de changement. La ratification du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, en 2001, contraint, dans une certaine mesure, la Chine à honorer ses engagements ; mais la réserve apportée à l'article relatif aux droits syndicaux réduit considérablement la portée réelle de ce texte. L’intégration progressive de la Chine dans le système global offre cependant de nouveaux moyens de pression à la communauté internationale et, selon Han Dongfang, « la génération actuelle de leaders au pouvoir en Chine a une conscience plus réaliste des problèmes sociaux. Ils savent que si des mesures ne sont pas prises, la vague de mécontentement ne cessera de grandir. C’est par des revendications concrètes, plutôt que par des exigences politiques plus générales, que les travailleurs peuvent contribuer de manière significative à la lutte pour une Chine démocratique », estime M. Dongfang qui s’efforce, par le biais d’un programme radio et du China Labour Bulletin, d’informer les travailleurs et de soutenir leur combat.

« Les autorités affichent une certaine prudence face à ces poches de résistance ouvrière », confirme Tim Pringle, du bureau de liaison à Hong Kong de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) (3). « Elles adoptent l’approche de la carotte et du bâton ; d’un côté, elles offrent des compensations aux travailleurs, et de l’autre, elles arrêtent les leaders syndicaux ».

« En Chine, seule la fédération nationale des syndicats, contrôlée par le Parti, est légalement autorisée ».


Aujourd’hui, un certain nombre des doléances du personnel de Ferro-Alloy ont été entendues : les arriérés de salaires ont été partiellement payés et les allégations à l’encontre des dirigeants ont fait l’objet d’enquêtes.

Liaoyang symbolise les luttes sociales et les sacrifices de leaders qui, comme Yao Fuxin et Xia Yunliang, tentent d’organiser la main-d’œuvre, défiant la détermination du Parti à juguler toute dissidence. Malgré les concessions du pouvoir et les hésitations de certains hauts dirigeants sur la marche à suivre face aux protestations ouvrières, la répression, les graves violations des droits humains et les conditions de travail déplorables et souvent dangereuses continuent d’être la règle pour des millions de « travailleurs-forçats » du géant asiatique.


(1) Selon le Bureau de consultance AT Kearney, la Chine est le premier destinataire des investissements directs dans le monde.
(2) China Labour Bulletin.
(3) Forte de 158 millions d’affiliés, la principale organisation syndicale mondiale, de tendance sociale-démocrate, est basée à Bruxelles.


 
Action
Pour obtenir la libération des deux militants et d’autres activistes, vous pouvez vous rendre sur le site www.china-labour.org.hk et signer la lettre adressée par cet organisme au ministre chinois de la Justice.

Pour en savoir plus

China Labour Bulletin, Hong Kong
China Labor Watch, New York

Rapports détaillés et communiqués:

Human Rights in China (New York)
Amnesty International
Confédération internationale des syndicats libres (CISL)
Human Rights Watch