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Edito
Dix ans de démocratie, bilan.
La réconciliation a-t-elle vraiment eu lieu ?
Les soutiers du «miracle» économique.




La réconciliation a-t-elle vraiment eu lieu ?

Par Mathata Tsedu

La Commission vérité et réconciliation (TRC) était un mécanisme imparfait dès le départ. Résultat d'un accord conclu lors des négociations qui ont marqué le début de la démocratie, mais fondée principalement sur le besoin de la machine répressive blanche de se préserver de tout châtiment, la TRC a eu tendance à apaiser les Blancs plus qu'à apporter la paix aux victimes et à conjurer leur douleur. Première faille de cette institution : en vertu de l'accord conclu entre l'ANC et le Parti national, les victimes de tortures et de meurtres perpétrés par le régime d'apartheid ne disposaient d'aucun recours ultérieur, si les auteurs de ces violations se rendaient devant la Commission et racontaient la part de vérité nécessaire pour que la TRC leur accorde l'amnistie. Une fois celle-ci octroyée, les victimes des atrocités visées par l'amnistie ne pouvaient plus intenter de procès au civil pour obtenir des compensations financières.

Sur plus de 90 000 personnes ayant introduit une plainte auprès de la TRC, seules quelque 22 000 ont été reconnues comme victimes ayant droit à une réparation. Et beaucoup d'entre elles font aujourd'hui partie d'un groupe de soutien connu sous le nom de Khulumani. Dirigé par d'anciens militants, le groupe remet en question la procédure suivie par la TRC. Il a conjugué ses forces à celles d'autres victimes pour déposer plainte contre plusieurs compagnies multinationales pour complicité avec le régime d’apartheid. Prenant modèle sur l'action en nom collectif intentée par des Juifs et qui a vu le gouvernement helvète accepter de payer 1,25 milliard de dollars aux victimes de l'holocauste, Khulumani a engagé l'avocat qui avait mené le combat contre la Suisse, Ed Fagan. Khulumani fait valoir que l'indemnité de 30 000 rands, fixée par le gouvernement pour être versée aux victimes officiellement reconnues comme telles, est trop maigre, que la procédure et les critères pour identifier les victimes sont trop restreints, que le délai prévu est trop rigide, et que ceux qui ont contribué au régime de l'apartheid ou en ont bénéficié devraient être forcés de payer.

Le groupe a intenté un procès aux Etats-Unis, réclamant 6,1 milliards de dollars à un certain nombre d’entreprises, en dépit du désaccord du gouvernement sud-africain, et du président Thabo Mbeki en premier lieu. M. Mbeki et son gouvernement se sont fortement opposés à toute mesure visant à obtenir de nouvelles compensations, telle que l'impôt exceptionnel sur la fortune proposé par la TRC et qui aurait permis au gouvernement de recueillir les 3 milliards de rands qui, d'après les calculs de la Commission, étaient nécessaires pour indemniser complètement les 22 000 victimes officielles.

Pour eux, l’impunité accordée par la Commission signifiait dès lors que les oppresseurs blancs conservaient toutes les richesses qu'ils avaient accumulées grâce à l'oppression et que les Noirs continuaient à vivre dans la misère. Le problème de bon nombre de ces derniers est qu'ils n'ont même pas pu avoir accès à la TRC, en raison de son éloignement géographique et de la complexité du processus.

Dès le début des audiences et comme très peu de responsables des atrocités se présentaient, il est apparu clairement que rares étaient les auteurs de violations des droits humains qui voyaient la nécessité de s'excuser, même si leur mea culpa les aurait mis à l'abri de toute poursuite ultérieure. Ceux qui se déplaçaient étaient pour la plupart des criminels qui avaient déjà des démêlés avec la justice et qui voyaient dans la Commission un moyen de sortir de prison.

La Commission vérité et réconciliation n'a cependant pas été un exercice inutile. Elle a permis d'entendre beaucoup de témoignages qui ont fait la lumière sur les atrocités de l'appareil mis en place sous le régime de l'apartheid. Bon nombre de parents de militants, qui avaient été arrêtés, tués et enterrés dans des tombes sans nom ont pu, avec l'aide de la TRC, localiser celles-ci. La TRC a permis aux Sud-Africains blancs de connaître ce qu'ils auraient pu ne jamais savoir ou ce qu'ils auraient peut-être refusé de croire.

La Commission n’a pas établi toute la vérité, mais elle a révélé à tous l’essence d’un régime d’oppression qui a torturé, mutilé et tué pour assurer sa survie. Et au cours du processus, beaucoup de personnes sont tombées dans les bras les unes des autres et se sont demandé pardon. Mme Winnie Madikizela-Mandela s’est présentée devant la Commission et a fini par demander pardon, bien qu’à contrecœur, pour la mort chez elle du jeune militant Stompie Seipei Moeketsi. Elle a embrassé la mère de Stompie après l’audience et Mme Moeketsi a déclaré qu’elle pardonnait à Winnie.

Le plus grand échec de la Commission a pourtant été son incapacité à révéler le nom de certains espions et collaborateurs. Si la TRC avait de nombreux défauts, beaucoup font valoir qu’il s’agissait de la seule formule possible pour que le pays puisse avancer dans la direction qu’il a prise avec un minimum de désordres et d’effusions de sang.

La réconciliation ne peut toutefois avoir lieu entre personnes qui ne sont pas sur un pied
d’égalité. Les déséquilibres économiques font de la majorité des Noirs les parents pauvres de la nation arc-en-ciel. Reconnaître le besoin de réconciliation revient à reconnaître celui d’égalité et par conséquent, la nécessité de remédier aux déséquilibres économiques. Un certain nombre de programmes, à commencer par la discrimination positive et le programme d’autonomisation économique des Noirs, font partie d’un arsenal visant à permettre au moins à certains Noirs d’accéder à la prospérité.

Le plus grand exploit des dix dernières années n’est cependant pas ce qui est arrivé, mais ce qui n’est pas arrivé. Les efforts de Mandela pour apaiser les craintes des Blancs ont sauvé le pays d’une conflagration raciale. Un cercle de radicaux racistes blancs a essayé de déclencher une vague d’attentats à l’approche des élections de 1994. Le monde retenait son souffle et s’attendait à ce que les Noirs prennent leur revanche sur la communauté blanche qui les avait opprimés et dépouillés de leurs terres et de leur dignité humaine. Les médias du monde entier ont envoyé leurs vieux correspondants de guerre en Afrique du Sud. Mais l’Armageddon (1) n’a pas eu lieu. Au contraire, de longues files d’électeurs se sont formées sous le regard du monde, les bureaux de vote de banlieue ont montré au grand jour le nouvel ordre : les domestiques noirs et leurs employeurs blancs attendant côte à côte pour aller voter, probablement pour des partis différents et divergents.

N. Mandela est allé rencontrer la grande prêtresse de l’apartheid, Mme Betty Verwoerd, l’épouse de l’architecte de ce régime, Hendrik Verwoerd, dans l’enclave blanche d’Orania, où les Noirs ne sont pas les bienvenus.

Et cela a marché. Le monde a qualifié de miracle ce passage d’une oligarchie raciste à la démocratie et a estimé qu’il devrait être imité par toutes les nations confrontées à des tensions raciales. L’intégration scolaire produit une nouvelle génération de Sud-Africains qui auront, nous l’espérons, résolu entre eux, sur les bancs de l’école, leurs problèmes raciaux et culturels bien avant qu’ils ne se retrouvent sur le plancher d’une usine.

« La Commission n’a pas établi toute la vérité, mais elle a révélé à tous l'essence d'un régime d'oppression qui a torturé, mutilé et tué pour assurer sa survie.»
M. Tsedu


Le lauréat du prix Nobel de la paix et président de la Commission vérité et réconciliation, l’archevêque Desmond Tutu, a qualifié l’Afrique du Sud de nation arc-en-ciel. Quelques cyniques constatent avec ironie que le noir n’est pas une couleur de l’arc-en-ciel. Cela peut expliquer, disent-ils, le peu de Noirs qui profitent des richesses de l’arc-en-ciel sud-africain. Mais beaucoup d’autres voient dans les progrès opérés sur le plan des droits humains l’incarnation d’un esprit nouveau, celui d’une « sud-africanité » qui prend racine. Un exemple que le monde devrait largement imiter.