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Edito
Dix ans de démocratie, bilan.
La réconciliation a-t-elle vraiment eu lieu ?
Les soutiers du «miracle» économique.




Le rêve et l’histoire

Par Anne-Marie Impe

Avril 1994. Quatre ans après la libération de Nelson Mandela, et trois ans à peine après l’abrogation officielle de l’apartheid, l’Afrique du Sud organisait les premières élections démocratiques et multiraciales de son histoire. Elles étaient remportées haut la main par l’African National Congress (ANC).

Dix ans plus tard, où en est la « nouvelle Afrique du Sud » ? Cette question nous concerne tous car, comme le disait Nelson Mandela, « la campagne contre l'apartheid a été la plus importante croisade en faveur des droits humains depuis la Seconde Guerre mondiale ». Ce système de ségrégation raciale a suscité un choc frontal entre des valeurs humaines et des conceptions politiques radicalement différentes.

A quelques semaines des élections générales du 14 avril prochain, les meilleurs essayistes et journalistes d’Afrique du Sud ont accepté de contribuer à ce numéro d’Enjeux internationaux. Ils n’ont pas toujours, loin s’en faut, la même perception des réalités de leur pays. Ni la même appréciation du chemin parcouru. Cette pluralité des points de vue constitue, nous semble-t-il, la richesse même de notre dossier. Elle permet en effet de mieux
comprendre les différentes facettes d’une réalité
complexe. Et de percevoir à quel point certains préjugés sont tenaces et certaines blessures, mal cicatrisées. Si les uns insistent sur les acquis, comme Allister Sparks, pour qui le bilan est globalement positif, les autres mettent en lumière les désenchantements, à l’instar de Mathata Tsedu qui souligne combien la Commission vérité et réconciliation a été généreuse, voire complaisante à l’égard de l’ancien régime ; ou de Max du Preez, exprimant l’angoisse des Afrikaners.
Malgré le lourd héritage de l’apartheid, l’apocalypse, annoncée par d’aucuns, n’a pas eu lieu.

Le gouvernement a réussi à instaurer un Etat où coexistent plusieurs nations. Outre cet indéniable exploit, les succès à épingler à son palmarès sont nombreux : une transition politique réussie, une des Constitutions les plus progressistes du monde, des institutions (presse et justice) libres et solides, même si la démocratie demande une vigilance de tous les instants. Dans son discours annuel sur l’état de la nation, le 6 février dernier, le président Thabo Mbeki a mis l’accent sur les « avancées spectaculaires » de son gouvernement en matière de satisfaction des besoins essentiels : 1,6 million de logements sociaux ont été construits depuis 1994 ; 85% des ménages ont aujourd’hui accès à l’eau potable et 70% à l’électricité (contre respectivement 60% et 30% il y a dix ans). L’Etat paria des décennies d’apartheid, impliqué dans diverses tentatives de déstabilisation de ses voisins, est désormais respecté sur la scène internationale. Bien que sa complaisance à l’égard du président zimbabwéen fasse l’objet de fortes critiques, Pretoria joue désormais un rôle diplomatique de premier plan en Afrique, notamment comme médiateur dans les conflits du Burundi ou de la République démocratique du Congo.

Si les acquis sont considérables, les défis le sont tout autant. Pendant des décennies, les Noirs, qui représentaient plus des trois quarts de la population, ont été privés de leurs droits fondamentaux. L’accession au pouvoir de l’ANC, en 1994, a suscité l’immense espoir d’une amélioration rapide des conditions de vie de la majorité. Or, l’Afrique du Sud reste l’un des pays où les inégalités socio-économiques sont les plus criantes. Si l’impact de la discrimination raciale sur la distribution des revenus a progressivement diminué, on a assisté dans le même temps à une aggravation des inégalités
au sein de la population noire. Le revenu de la moitié de la population la plus pauvre a, en effet, baissé depuis 1994, alors que celui du cinquième des familles noires les plus riches a fortement augmenté. D’une inégalité entre « races », on glisse donc vers une inégalité entres « classes ».

Quant à la réforme agraire, elle reste incontestablement une des questions les plus explosives auxquelles les autorités sont confrontées. La trop lente redistribution des terres a suscité impatience et colère chez de nombreux agriculteurs noirs.

Facteur aggravant, l’Afrique du Sud est le pays au monde qui compte officiellement le plus grand nombre de personnes atteintes du sida (5,3 millions). Or, les autorités ont jusqu’ici traité avec une irresponsabilité désastreuse cette pandémie, qui tue 600 personnes par jour.

L’ANC remportera sans aucun doute les élections d’avril 2004. Saura-t-il prendre les mesures nécessaires pour relever ces défis et éviter que l’impatience et la désillusion ne se transforment en explosions sociales ? Saura-t-il réconcilier le rêve et l’histoire ?