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Edito
Dix ans de démocrati, bilan.
La réconciliation a-t-elle vraiment eu lieu ?
Les soutiers du «miracle» économique.




Dix ans de démocratie, bilan.

Par Allister Sparks

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Transcendant le lourd héritage de l’apartheid, la « nouvelle Afrique du Sud » a su construire une démocratie multiraciale. Le célèbre journaliste Allister Sparks décrit une nation qui offre aujourd’hui à l’Afrique et au monde un modèle de transition politique et de résolution pacifique des conflits, même si une décennie ne suffit pas à faire table rase des comportements, des blessures et des préjudices du passé.
Et que l’injustice sociale et le sida hypothèquent son avenir.

La nouvelle Afrique du Sud, démocratie non raciale, gouvernée par sa population majoritaire après trois siècles et demi de ségrégation et d'apartheid, a dix ans. Cet anniversaire est un moment idéal pour évaluer les réalisations et dresser un bilan. Tout compte fait, ce dernier ne devrait pas déplaire aux membres de la famille des nations qui se sont montrés préoccupés par cet enfant rebelle. « Etant donné le foyer brisé dont provient l'étudiant, pourrait faire remarquer le maître d'école, il est étonnant qu'il ait travaillé aussi bien et que, dans certaines branches, il soit arrivé premier de classe. Mais dans d'autres, il a échoué et devra travailler davantage au trimestre prochain. Il peut passer dans la classe supérieure. »

Pour certains observateurs occasionnels, même ce bulletin mitigé peut paraître surprenant, car ce pays a toujours suscité le pessimisme. Toute ma vie, j'ai entendu des prédictions apocalyptiques sur son avenir, sur le bain de sang dans lequel il finirait sûrement un jour, la majorité noire se soulevant pour assouvir sa vengeance sur ses oppresseurs blancs, les serviteurs noirs égorgeant leurs maîtres et maîtresses pendant la nuit. Que l'Afrique dans son ensemble ait déjà connu suffisamment d'échecs et de catastrophes humaines pour engendrer un sentiment général d'afro-pessimisme et pour attendre le pire même du meilleur n'était pas fait pour rassurer.

Cet état d'esprit a également affecté notre
peuple qui, comme l'a constaté l'ex-ministre des Finances Maria Ramos, a tendance à voir la face sombre de la lune. Il ne faut pas aller bien loin dans ce pays pour entendre des Blancs se plaindre de la discrimination positive et de l'autonomisation des Noirs, de la criminalité, des valeurs qui se perdent, et de la déliquescence générale ; ou pour entendre des Noirs affirmer que, dans son désir d'apaiser les Blancs, le gouvernement a trahi la révolution, que rien n'a changé, que les Blancs continuent à dominer l'économie et à mener la barque, qu'au nom de la « réconciliation », ils veulent oublier toutes les horreurs qu'ils ont commises dans le passé tout en conservant un sentiment de supériorité et une attitude méprisante à l'égard des gens de couleur.

Tout ceci est vrai et faux à la fois. Vrai dans le sens où ces plaintes sont en partie fondées des deux côtés ; dix ans ne suffisent pas à faire table rase des comportements, des blessures et des préjudices sociaux engendrés par une aussi longue histoire d'inégalité. Faux dans le sens où l'environnement social, politique et juridique où tous les Sud-Africains vivent a été transformé et c'est cela qui modifie progressivement, inexorablement, le comportement, les relations et les opportunités économiques des gens.

Le pays et sa population se transforment chaque jour sous nos yeux, mais à l'instar des parents qui voient grandir leurs enfants, nous remarquons à peine les mutations progressives. Seul un visiteur extérieur peut voir à quel point les changements sont frappants. « Ma parole, comme vous avez grandi ! »

Un bilan positif
Mon but n'est pas d’occulter les échecs, mais comme je l'ai constaté dans mon livre, Beyond the Miracle, si l'on jauge les succès et les échecs selon des critères raisonnables, la balance penche en faveur des réussites. Notre histoire est celle d'une réussite dans un monde qui traverse une phase sombre. Pour s'en rendre compte, il suffit de repenser aux troubles des années 80, lorsque la violence régnait dans les cités noires, et au début des années 90, lorsque la province du Kwazulu Natal était frappée par la guerre entre partisans de l’ANC (African National Congress ) et l’IFP (Inkatha Freedom Party ) du chef Mangosuthu Buthelezi ; lorsque les agents des services de sécurité du régime d'apartheid qui constituaient une « troisième force » attisaient cette violence dans le but de faire dérailler les négociations politiques en cours ; lorsque le mouvement d'extrême droite Afrikaner Weerstandsbeweging (Mouvement de résistance afrikaner) a fait irruption dans le bâtiment où avaient lieu les négociations institutionnelles ; lorsqu'une milice d'extrême droite a mené une bataille sanglante pour tenter de prendre le contrôle du Bophuthatswana, bantoustan en principe indépendant, et de s'en servir comme base pour lancer une guerre contre-révolutionnaire ; et lorsque les correspondants étrangers déferlaient sur l'Afrique du Sud pour écrire leurs histoires apocalyptiques sur le bain de sang racial auquel le monde s'attendait et qui était le seul sort mérité par le régime d'apartheid.

Rappelez-vous cela, et regardez ce que nous sommes devenus aujourd'hui, à peine dix ans plus tard - une démocratie stable qui a déjà connu trois élections nationales et locales pacifiques et légitimes et est sur le point d'organiser ses quatrièmes élections ; un pays avec peut-être la Constitution la plus progressiste du monde, protégée par une Cour constitutionnelle qui comprend quelques-uns des juristes les plus compétents de la planète ; avec la liberté d'expression et les médias les plus libres (voire les meilleurs) de toute notre histoire.

Rappelez-vous aussi l'état de l'économie en 1994, une économie isolée, en état de siège, au bord de la faillite. Lorsque le nouveau gouvernement est entré en fonction, il a hérité d'une dette publique de 254 milliards de rands (environ 31,4 milliards d'euros,) dont il devait servir les intérêts à concurrence de 50 milliards de rands par an (environ 6,21 milliards d'euros). Les réserves brutes de devises étrangères équivalaient à moins de trois semaines d'exportations et le déficit du budget avait atteint le pourcentage record de 8,6% du Produit national brut.

Depuis lors, l'économie a été entièrement restructurée. En raison de la chute abrupte de la valeur et de la production d'or, qui avait toujours été le principal pilier de son économie, l'Afrique du Sud s'est vue dans l'obligation de se reconvertir en exportateur de produits manufacturés et de faire face à la concurrence sur un nouveau marché mondial plein de défis. En dépit de ces difficultés, elle a maintenu un taux de croissance annuel moyen de quelque 3%.

Une seule nation
En Afrique du Sud, l'intégration raciale existe aujourd'hui dans toutes les écoles et universités, dans les services de santé et autres institutions publiques, dans toutes les sphères de la vie et dans le domaine de l'emploi. Même la carte géopolitique du pays a été redessinée pour englober les 10 petits bantoustans et constituer une seule nation de neuf provinces au lieu de quatre et rattacher les centaines de cités noires urbaines tentaculaires aux communes et villes
« blanches » adjacentes pour former des villes gouvernées chacune par un seul conseil municipal au sein duquel prédominent les conseillers noirs.

Il faut également souligner que le pays est aujourd'hui dirigé par un parti majoritaire noir, l'ANC, qui est l'un des rares en Afrique à ne pas fonder son pouvoir sur une base tribale. L'Afrique du Sud ne compte pas d’ethnies majoritaire et tout parti qui se revendiquerait d'une tribu, tel l'IFP de Buthelezi qui est un parti d'origine zouloue, devrait se contenter d’un rôle minoritaire dans la politique nationale. Depuis sa création il y a 92 ans, lorsque son fondateur, Pixley ka Seme, a convoqué les dirigeants de toutes les tribus à une assemblée en vue de former une alliance pour mener campagne contre une loi qui dépouillait les Noirs de leurs terres, l'ANC a toujours été un mouvement multiethnique qui, par la suite, s'est en outre engagé à reespectr le principe de
« non-racialisme ». Cela immunise la nouvelle Afrique du Sud contre la concurrence intertribale destructrice qui a ravagé tant d'autres pays africains, du Nigeria au Zimbabwe, en passant par la République démocratique du Congo.

Pouvoir en arriver là, en l'espace de dix ans, relève sans aucun doute de l'exploit. Néanmoins, ce qui constitue la plus grande réussite passe souvent inaperçu. Pour s'en rendre compte, il faudrait avant tout bien comprendre ce qu'était vraiment l'apartheid.

Oui, il s'agissait de ségrégation raciale et de
discrimination, comme chacun sait. Mais c'était beaucoup plus que cela – beaucoup plus que le grand problème ségrégationniste qui a affecté les Etats-Unis et avec lequel l'apartheid en Afrique du Sud était le plus souvent comparé. L'apartheid, ce n'était pas seulement la ségrégation dans les écoles, sur les bancs publics, dans les bus ou dans les cantines. Fondamentalement, il s'agissait d'une lutte entre deux nationalismes ethniques pour s'approprier un pays.

A qui appartenait l'Afrique du Sud ? Le nationalisme afrikaner prétendait qu'elle était aux Afrikaners. Ces derniers voyaient en l'Afrique du Sud une nation blanche, explorée par leurs ancêtres et dominée par les Afrikaners blancs qui représentaient 60% de la population blanche. Investis d'une mission divine pour christianiser et civiliser le « continent noir », l'Afrique du Sud leur appartenait de droit divin, leur théologie étant garantie par l'Eglise réformée des Pays-Bas, qui déclarait que le droit des Afrikaners à une nation séparée était inclus dans le concept calviniste des « Ordonnances de la Création » et était, par conséquent, inaliénable. Et tandis que la majeure partie de l'Afrique du Sud devait constituer cette nation blanche dirigée par les Afrikaners, les Africains noirs devaient exercer leur droit à exister comme nation, leurs « libertés séparées », dans dix petits bantoustans qui représentaient ensemble 13% de la superficie totale du pays. C'est en cela que consistait vraiment l'apartheid.

De leur côté, les nationalistes africains, l'ANC, le Congrès pan-africaniste et le Mouvement de la conscience noire de Steve Biko, rejetaient tous cette notion et revendiquaient leur droit de peuple indigène à être des citoyens à part entière dans une Afrique du Sud dirigée par la majorité, c'est-à-dire par eux.

Le refus de l’ethnisme
Où peut-on trouver le même type de lutte, de rivalité, pour un même morceau de territoire ? Pas aux Etats-Unis, mais au Moyen-Orient entre les Israéliens et les Palestiniens. Entre les catholiques et les protestants d'Irlande du Nord, entre les Grecs et les Turcs de Chypre, entre les Cinghalais et les Tamouls du Sri Lanka.

Et comment cela se passe-t-il pour eux ? Pas très bien, en réalité, car il s'agit d'un type de conflit particulièrement difficile à régler, bien plus complexe que tous les problèmes auxquels a été confronté le Sud profond des Etats-Unis.

Pour prendre pleinement conscience de l'exploit réalisé par l'Afrique du Sud en l'espace d'une décennie, il faudrait considérer la solution équivalente qui serait appliquée au conflit israélo-palestinien. Non pas la création de deux Etats comme le prévoient les Accords d'Oslo ou la « feuille de route », car il s'agit-là de solutions reposant sur la ségrégation, l'apartheid, comme c'est le cas à Chypre qui est divisée en deux ou en ex-Yougoslavie où est appliquée la ségrégation ethnique.

Non, au Moyen-Orient, une solution à la sud-africaine serait de former un seul pays avec Israël, la bande de Gaza et la Cisjordanie, pays qui serait dirigé par une majorité élue, avec aux alentours de 2010, un gouvernement majoritaire palestinien et un peuple juif vivant dans ce « Grand Israël » en tant que groupe minoritaire, mais économiquement dominant.

Si une telle perspective semble inconcevable pour beaucoup, elle permet de prendre la mesure de l'exploit sud-africain. En y parvenant, la nouvelle Afrique du Sud est devenue un paradigme dans un monde déchiré par les luttes raciales et ethniques. Elle a proclamé un pacte de « non-racialisme » dans un monde où les Basques, les Tamouls, les Serbes et les Croates, les Tchétchènes et les Russes mènent des combats meurtriers pour se séparer. Un monde effrayant de nettoyage ethnique et de fondamentalisme religieux.

Les ratés du modèle
Mais si tout cela justifie la très bonne note accordée à l’étudiant issu d'un foyer brisé, le maître d'école pointe aussi les échecs. Et tout d’abord sur le plan du VIH/SIDA. La nouvelle Afrique du Sud a eu un comportement déplorable, voire criminel, en ne faisant pas front à la terrible épidémie qui a décimé la population. Elle commence à agir maintenant, mais les dommages causés par toutes ces années où elle a refusé de regarder la réalité en face sont immenses.

Sur le plan économique, ensuite ; alors que certains Noirs voyaient leurs revenus progresser de manière considérable, d’autres s’alarmaient au contraire de constater la dégradation sensible de leur situation. Le fossé entre riches et pauvres n'a jamais été aussi grand qu'aujourd'hui.

Sur le plan de la politique extérieure, enfin, l’Afrique du Sud n'a pas été en mesure de gérer efficacement la crise traversée par le voisin zimbabwéen confronté à un effondrement économique et à un régime tyrannique.

En évaluant tout ceci, nous devons reconnaître que les dix ans de démocratie de l'Afrique du Sud ont connu deux phases : la phase Nelson Mandela et la phase Thabo Mbeki, deux hommes très différents sur le plan de la personnalité, du style et du mandat.

N. Mandela, grand et majestueux, a été élevé à la maison du roi de la tribu des Tembus, dans la province du Cap Oriental. Son enfance l'a mis à l'abri de bien des humiliations liées à la discrimination raciale et lui a donné une sécurité intérieure et une présence qui ont depuis lors marqué sa personnalité. Il a ensuite poursuivi des études universitaires, s'est installé comme avocat à Johannesburg et a commencé à mener des activités politiques qui lui ont permis de dépasser son éducation traditionnelle pour devenir un homme résolument moderne.

C'est cependant son long emprisonnement qui a réellement forgé son caractère. En prison, il a appris à la fois l'humilité et l'importance de la camaraderie. Et l'observation attentive de ceux qui l'embastillaient a achevé de façonner le personnage politique. Les gardiens de Robben Island, où il a été détenu pendant la plus grande partie de ses 27 ans d'incarcération, provenaient d'une couche économiquement faible de la société afrikaner. Ils étaient peu instruits, remplis de préjugés raciaux et brutaux dans la façon de traiter les prisonniers noirs. N. Mandela s'est rapidement rendu compte que si lui et ses collègues voulaient survivre à leurs mauvais traitements, ils devaient mieux les connaître et les comprendre.

Il a alors commencé à les étudier, apprenant la langue afrikaans, lisant leur histoire et leur poésie, essayant de penser comme ses geôliers. Ce faisant, il a pris conscience que leur racisme et leur brutalité étaient le fruit de la peur - la peur de se retrouver en minorité et d'être un jour écrasés, la peur d'être victimes de violences vengeresses et d'extinction culturelle.

Fort de cette compréhension, N. Mandela est sorti de prison, pleinement conscient de l'impératif de survie de la « nation » afrikaner et de son impressionnante capacité militaire. Il croyait, plus que n'importe lequel de ses collègues, que le rêve de l'ANC d'instaurer un régime majoritaire en Afrique du Sud serait mort-né s'il n'arrivait pas à convaincre les personnalités importantes de l'establishment afrikaner que la sécurité des Afrikaners faisait partie intégrante de ce rêve. Tout en étant un négociateur coriace, une fois au pouvoir, N. Mandela s'est investi du rôle de grand réconciliateur. Il est passé maître dans l'art de faire de grands gestes symboliques, nommant des membres importants des anciennes forces de sécurité à des postes-clés au sein de la police et de l'armée, rendant des visites de politesse à d'anciens ennemis, notamment le procureur qui avait réclamé la peine de mort contre lui lors de son procès ou encore les veuves des ex-Premiers ministres et présidents afrikaners, comme le principal architecte de l'apartheid, Hendrik Verwoerd.

Il faut reconnaître que le rôle du président Mbeki est difficile. Marcher sur les traces d'un géant n'est pas chose aisée : à l'époque contemporaine, Harry Truman est peut-être le seul à avoir réussi à le faire après Franklin Roosevelt. A cette différence près que Roosevelt était décédé, alors que N. Mandela est toujours vivant et possède un énorme charisme capable de détourner l'attention sur lui à chaque apparition. T. Mbeki est l'opposé de N. Mandela dans presque tous les domaines : de petite taille, intellectuel solitaire plutôt qu'homme charismatique, chaleureux et charmant dans les petits groupes mais mal à l'aise lors de rassemblements publics, politicien détestant la confrontation directe et préférant gérer les problèmes dans les coulisses de façon manipulatrice.

Par-dessus tout, en dépit d'une réelle brillance intellectuelle, T. Mbeki fait preuve d'un étrange manque de confiance en lui qui le rend hypersensible aux critiques et apparemment incapable de reconnaître ses erreurs ou de revenir sur une opinion.

Alors que N. Mandela était un président qui déléguait ses pouvoirs à ses ministres et n'intervenait pas dans leurs décisions tout en assumant le rôle symbolique d'un président de conseil,
T. Mbeki est un chef de l'exécutif qui participe à toute prise de décision, qui aime diriger chaque chose lui-même et tend à s'entourer de courtisans plutôt que de conseillers critiques.

Leur rôle diffère par ailleurs. Alors que la période Mandela était une période de réconciliation raciale, celle de Mbeki correspond à la période où il faut agir pour améliorer la qualité de vie de la population noire. Au cours des cinq dernières années, l'accent a donc été mis sur la discrimination positive et l'autonomisation noire, ce qui a parfois engendré l'amertume de la communauté blanche, certains Blancs accusant le nouveau président d'abandonner le « non- racialisme » et de se tourner vers la discrimination inverse.

Les plaintes de ces derniers peuvent se comprendre, mais elles sont pour la plupart irréalistes. Imaginer que le gouvernement de l'ANC aurait pu laisser subsister les grandes inégalités causées par l'apartheid est tout simplement absurde, et l'idée que toutes les nominations devraient se fonder sur le seul mérite l'est tout autant. Les inégalités en matière d'éducation et de formation sont un héritage de l'apartheid et vouloir que tous rivalisent aujourd'hui en étant traités sur un pied d'égalité ne ferait que perpétuer les discriminations du passé. L'intervention du gouvernement pour commencer à réparer ces inégalités n'est pas seulement juste, mais également capitale sur le plan politique car à la longue, elle servira les intérêts des Blancs eux-mêmes, leur évitant de subir les amères conséquences de ressentiments raciaux.

A cette fin, l'ère Mbeki a jusqu'à présent été marquée par une politique qu'il a qualifiée de
« déracialisation de l'économie », ce qui signifie la négociation de chartes avec différents secteurs du monde des affaires, la définition d'objectifs à atteindre pour augmenter progressivement la propriété noire dans divers domaines de l'économie, des mines à l'industrie manufacturière, en passant par les institutions financières. Il s'agit en soi d'une révolution, une parmi toutes celles qui ont lieu simultanément dans ce pays en pleine mutation.

L'effet positif de la politique de T. Mbeki est que les « deux nations » dont il parlait au début de son mandat, l'une blanche et riche, l'autre noire et pauvre, ont été reconfigurées. Il y a aujourd'hui autant de riches noirs que de riches blancs, tandis que la grande partie de la population noire vit encore dans la misère. L'effet négatif est que le fossé entre riches et pauvres n'a jamais été aussi profond.

L'explication en est que l'ancienne stratification raciale de la population sud-africaine est remplacée par une nouvelle stratification de classes. Il existe maintenant une classe moyenne multiraciale émergente qui s'enrichit et une énorme sous-classe noire qui n'a ni l'éducation ni la formation nécessaires pour s'insérer dans l'économie formelle. Ce fossé entre Noirs riches et Noirs pauvres est aussi profond que celui qui existait jadis entre Blancs et Noirs.

L'Afrique du Sud est le reflet du monde en général, dans lequel la globalisation enrichit les riches et appauvrit les pauvres, créant des fossés à l'intérieur des pays et entre les pays. Il est dès lors nécessaire de mettre en œuvre des politiques innovantes si l'on veut éviter que les laissés- pour-compte ne fassent exploser leur colère.

Aujourd'hui, T. Mbeki ne parle plus de deux « nations » différentes du point de vue racial, mais de deux économies qu'il compare à une maison à étages dépourvue d'escaliers permettant à ceux du bas de monter. Le défi de son second mandat, qui commencera sans l'ombre d'un doute après les élections d'avril prochain, sera de bâtir la cage d'escaliers. T. Mbeki a déjà annoncé de vastes programmes de travaux publics dans la même veine que le New Deal de Franklin Roosevelt qui avait aidé l'Amérique à sortir de la Grande Dépression des années 30.

C’est ainsi que la nation, autrefois traitée en paria, fait aujourd'hui figure de modèle à suivre.


 
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Pour en savoir plus

• ALDEN Chris et
KHALFA Jean,
« La transition »,
Les Temps Modernes, février-mars-avril 2003, n°623, pp. 157 à 167.

• HARKER Joseph (ed.), The Legacy of Apartheid,
The Guardian, 1994,
214 pages.

• LELYVELD Joseph, Afrique du Sud, L’apartheid au jour
le jour, Paris, France Loisirs, 1986, 296 pages.

• Mandela Nelson,
Un long chemin
vers la liberté,
autobiographie, Paris, Fayard, 1995, 659 pages.

• May J. (ed),
Poverty and Inequality in South Africa, Durban, Praxis Publishing, 1998.



• SAMPSON Anthony, Nelson Mandela,
La Victoire,
Paris, CIDCOM, 2003, 236 pages.