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Edito


Lueur à Téhéran
Par Anne-Marie Impe
Rédactrice en chef

Chirine Ebadi est la première femme musulmane à recevoir le prix Nobel de la paix. Un événement d’une haute valeur symbolique. Cette avocate iranienne incarne en effet un courant éclairé et démocratique de l’Islam et contredit ainsi les clichés du «choc des civilisations». Ecartée de la magistrature par les islamistes lors de leur arrivée au pouvoir en 1979, Mme Ebadi défend, depuis plus de vingt ans, avec courage et constance, les droits des femmes, des enfants et des prisonniers politiques.

S’il est difficile de prévoir l’impact de cette distinction sur l’avenir de l’Iran, celleci redonne très certainement espoir aux partisans du changement. «Depuis la désillusion collective provoquée par le manque de courage du [président réformiste] Khatami, les Iraniens avaient perdu repères et espoirs. Ils souffraient d’être calomniés et traités à l’extérieur comme des suppôts de “l’axe du mal”. (…) Pour la première fois dans leur histoire, une femme leur permet de structurer leur imaginaire collectif. C’est un événement magnifique », s’exclame le politologue iranien Ahmad Salamatian. (1)

Contrairement à ce que prétendent les conservateurs iraniens, et même s’il est éminemment politique, le choix du Nobel ne fait pas le jeu de Washington. Mme Ebadi a en effet formulé sans ambiguïté son rejet de toute intervention extérieure, même prétendument destinée à provoquer ou accélérer le processus de démocratisation interne. Le jury d’Oslo a exprimé un clair désaveu de la politique interventionniste des EtatsUnis. L’année dernière déjà, en honorant Jimmy Carter et ses «efforts incessants pour trouver des solutions pacifiques aux conflits internationaux», il avait infligé un cinglant camouflet à l’équipe de vat’enguerre du président G. W. Bush. Par le soutien apporté à une «résistante de l’intérieur», ce prix se révélera peutêtre plus efficace pour la démocratisation du MoyenOrient que le changement de régime provoqué par l’intervention militaire américaine en Irak.

La portée de cette distinction dépasse très largement les frontières de l’Iran, et même du MoyenOrient, pour toucher à l’avenir de la communauté musulmane dans son ensemble. Et, partant, du monde entier. Plus d’un cinquième des habitants de la planète adhèrent en effet à la religion du Prophète. Nous sommes donc tous concernés par l’évolution de cette communauté et par les luttes que s’y livrent traditionalistes et modernistes.

En consacrant Mme Ebadi, qui a toujours affirmé qu’il n’y avait aucune incompatibilité entre islam et respect des droits humains, le jury d’Oslo conforte les tenants d’un islam moderne. Ceuxci revendiquent une lecture des versets du Coran adaptée au XXIe siècle et rejettent les inégalités institutionnalisées par le biais des codes de la famille en vigueur dans la plupart des pays musulmans. Coïncidence heureuse ou signe marquant des temps ? Le jour même de l’annonce de l’attribution du prix Nobel de la paix à Mme Ebadi, le roi du Maroc divulguait les grandes lignes de la réforme de la Mudawwana, ou code de statut personnel, qui faisait jusquelà de la femme une éternelle mineure.

Comme l’affirme Ahmad Salamatian, «La paix dans le monde passe par la démocratisation de la société musulmane et cette démocratisation passe par les femmes.»


(1) Le Nouvel Observateur, 16 au 22 octobre 2003.


 
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