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Le laboratoire de la mondialisation


Le laboratoire de la mondialisation

Par Jean-Paul Marthoz

Puissance industrielle, « voisin distant » (1) des Etats-Unis, patrie du sous-commandant Marcos, le Mexique est au cœur des plus grands enjeux internationaux de ce début de siècle. A la source aussi de nombreuses alternatives, expériences et contestations. La manière dont ce pays aborde la mondialisation économique, l’identité indienne, la transition politique, a une portée universelle. Analyse


Tequila et Corona, Pancho Villa et Zapata : le Mexique concentre sur lui clichés et stéréotypes, ces masques de l’indifférence ou de la méconnaissance. Il est aussi l’un des territoires les plus fréquentés de l’imaginaire. « Une part de notre paysage mental a le Mexique pour frontière », écrivait André Breton en 1939. La Révolution mexicaine qui éclate aux portes des Etats-Unis en 1910, la singulière revendication d’un métissage racial et culturel que formule José Vasconcelos, au début des années 20, dans son livre-culte La Race cosmique, la brillance d’une vie intellectuelle au point de rencontre du particularisme et de l’universel, la rébellion zapatiste en 1994, ont constamment permis au Mexique de fonctionner comme un mirage de l’imagination occidentale.
Aujourd’hui, le Mexique est lassé d’être caricaturé et imaginé. Ce pays « offre de nouveau au monde occidental l’image que ce dernier exige de lui, écrit l’historien Mauricio Tenorio. Ceci prouve tout au plus l’existence des limites à l’imagination en Occident, limites qui l’empêchent de voir la réalité, à la fois moins baroque et beaucoup plus intéressante ». (2) Son poids démographique (100 millions d’habitants), son niveau de développement économique, sa proximité et sa mixité avec l’hyper-puissance américaine et l’enjeu de sa transition politique témoignent de son importance et exigent la complexité du regard.
Le Mexique est la dixième puissance économique mondiale, le cinquième exportateur de pétrole ; ses industriels ont constitué de puissants groupes qui ont essaimé en Amérique latine et en Europe; chaque année une demi-douzaine de milliardaires apparaissent au palmarès du magazine Forbes. L’un d’entre eux, Carlos Slim, pèse 11 milliards de dollars. Televisa, productrice des culebrones, ces feuilletons sans fin diffusés partout dans le monde, rivalise avec les médias globaux anglo-saxons.
Le Mexique est aussi le plus grand pays hispanophone au monde, celui qui a envoyé le plus d’immigrants à l’intérieur des Etats-Unis où ils sont en train de constituer la minorité la plus nombreuse et à terme l’une des plus influentes du pays. Le poids du catholicisme au sein de sa population lui confère une place de premier plan, aux côtés du Brésil, dans la stratégie vaticane, tandis que ses populations indiennes, inspirées par le mouvement zapatiste, participent à la redéfinition de l’identité des nations latino-américaines.

Tlatelolco 1968
La transition politique mexicaine a commencé officiellement avec les élections de juillet 2000 qui ont consacré la défaite du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Cette date toutefois n’a été que l’aboutissement d’un long et douloureux processus de réforme commencé quelque trente ans plus tôt. Le 2 octobre 1968 marque comme une terrible balafre la mémoire du pays. Lors de la « Nuit de Tlatelolco », sur la Place des Trois Cultures, l’armée faucha à l’arme automatique plusieurs centaines d’étudiants protestataires. « L’obscurité engendre la violence et la violence demande l’obscurité », écrivait Rosario Castellanos. L’obscurité d’un gouvernement répressif et corrompu. L’obscurité d’un régime qui réussit à faire disparaître toutes les traces physiques du crime.
Cette nuit-là pourtant annonça le début de la longue agonie du système mis en place à l’issue de la Révolution mexicaine de 1910. Au croisement des grands frémissements qui parcouraient le continent latino-américain, de la Révolution cubaine à la naissance de la Théologie de la Libération, le Mexique se mit à bouger. Inspiré par des intellectuels d’un exceptionnel talent, Octavio Paz, Carlos Fuentes, Carlos Monsivais, Elena Poniatowska, soutenu par une nouvelle génération d’étudiants lassés de la rhétorique officielle, le changement infiltra peu à peu la « Révolution institutionnelle », grippant sa mécanique, perturbant ses rouages. En juillet 2000, l’ancien gouverneur de l’Etat conservateur de Guanajuato et ancien patron de Coca-Cola Mexique, Vicente Fox ne fit que cueillir un fruit qui ne demandait qu’à tomber. Sa victoire aux élections présidentielles mit un terme à plus de 70 ans de règne du Parti révolutionnaire institutionnel.
Trois ans plus tard, à l’approche des élections législatives du 6 juillet 2003, la transition politique apparaît imparfaite. Comme le signale René Delgado, directeur adjoint de Reforma, s’il y a eu alternance, il n’y a pas encore d’alternative. Les « PRInosaures » ont été délogés de la résidence présidentielle de Los Pinos, mais les grandes failles du « système mexicain » n’ont pas disparu. L’injustice sociale, déjà l’une des plus graves du continent latino-américain, s’est approfondie, sous l’influence de la libéralisation économique et des privatisations. Celles-ci, entamées dans les années 80, ont sapé le pouvoir populiste et le clientélisme du parti officiel mais elles ont aussi créé une nouvelle oligarchie financière qui dispose des principaux instruments du pouvoir économique et politique du pays.
Présenté par le président Carlos Salinas de Gortari comme la clé du passage du tiers-monde au « premier monde », l’Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA en anglais, TLCAN en espagnol et ALENA en français), entré en vigueur en 1994, a été dommageable à une partie importante de la population. « Ses bénéfices se sont concentrés dans quelques secteurs et dans quelques mains et l’inégalité dans la distribution des revenus s’est aggravée», estimait l’ancien ministre des Finances Jésus Silva Herzog en janvier 2003. « On n’a pas besoin de beaucoup d’études techniques pour le constater. Il suffit de regarder les belles demeures d’un côté de la ville et les bidonvilles de l’autre ».

"En 2002, le Mexique a depensé 78% de ses exportations de pétrole pour importer des produits alimentaires"

 

La colère paysanne
Pour beaucoup, l’ALENA a été un marché de dupes, surtout dans le domaine agricole. Selon une étude du quotidien du monde des affaires, El Financiero, la valeur des importations agroalimentaires a augmenté de plus de 73% entre 1993 et 2002. En 2002, le Mexique a dépensé 78% de ses exportations de pétrole dans l’importation de produits alimentaires. En fait, le traité a placé sur le même plan le secteur agricole des trois pays, niant au Mexique son statut de pays en voie de développement et la nécessité de lui accorder un traitement préférentiel.
L’élimination des barrières douanières sur les produits agricoles, intervenue en janvier 2003, a précipité les petits paysans mexicains dans une impasse. Au début de l’année, les manifestations contre l’Alena se répandaient comme un feu de prairie sur tout le territoire. Or, au Mexique, la situation rurale est une affaire de sécurité nationale et elle résonne au cœur de la symbolique révolutionnaire. Les grandes explosions sociales y ont toujours commencé par des jacqueries, de la Révolution de 1910 à la rébellion de l’Armée zapatiste de libération nationale en 1994. La colère paysanne est d’autant plus dangereuse aujourd’hui pour le gouvernement que l’affaiblissement du PRI et du syndicalisme officiel a sapé la capacité de contrôle et de récupération politique du mouvement.
Le bilan économique et social de l’Alena explique aussi l’immense suspicion qui a accueilli l’annonce du Plan Puebla Panama, lancé en 2001 par le président Fox, salué par les institutions financières internationales et censé développer le sud du Mexique et l’Amérique centrale. « Ils veulent transformer l’Isthme en une zone d’exploitation humaine », titrait Expresion, un quotidien de Oaxaca, le 21 mars 2003. « Les entreprises qui s’intégreront au PPP bénéficieront d’un régime libre de réglementations fiscales, syndicales et sociales et de l’avantage comparatif d’une main-d’œuvre bon marché ».
Sur le plan économique, la marge de manœuvre du gouvernement est particulièrement limitée en raison des mauvais résultats de 2002 (1,3% de croissance) et des prévisions plus pessimistes encore pour 2003. La crise est particulièrement inquiétante dans les maquiladoras (industrie de transformation en régime de zone franche). Près d’un million de travailleurs sont occupés dans ce secteur, mais le ralentissement de l’économie aux Etats-Unis et le déplacement de ces industries de montage vers la Chine ont déjà provoqué une chute de près 14% des emplois au cours des huit premiers mois de l’année 2002. Beaucoup d’analystes estiment même que cette diminution (250.000 emplois perdus en 2001) est irréversible. En novembre 2002, Newsweek titrait sur l’ « obsession chinoise du Mexique » et décrivait les vulnérabilités de son modèle économique. En 2001, l’industrie mexicaine du jouet a perdu 3000 emplois, dont 85% à la suite de la délocalisation des usines vers la Chine.

Une démocratie précaire
Si le Mexique a réussi à assainir ses pratiques électorales, longtemps marquée par l’ « alchimie » (3) du parti officiel, l’Etat de droit reste précaire. Le satisfecit que Transparency International a récemment adressé au gouvernement mexicain pour sa lutte contre la corruption est loin d’avoir éliminé un système de prébendes et de prévarication qui gangrène des institutions essentielles de l’Etat : les forces de police, l’armée, la magistrature, les grandes institutions publiques. Si l’intégration commerciale avec les Etats-Unis a favorisé la démocratisation politique et poussé à plus de retenue dans le monde des affaires et la bureaucratie, elle a aussi ouvert de nouveaux espaces à la criminalisation de l’économie. Le pouvoir des mafias de la drogue et du trafic d’êtres humains entrave la lutte contre la corruption et crée de nouvelles zones de non-droit. L’impunité reste la règle. L’insécurité aussi. Le niveau de violence et le manque de protection sont tels que des habitants ont commencé à se faire justice eux-mêmes, contribuant ainsi à une dégradation de l’ordre public.
Les 3.200 kilomètres de frontière que partagent les Etats-Unis et le Mexique, la frontière de cristal, comme l’appelle Carlos Fuentes, ou le « rideau de tortilla », symbolisent aussi cette violence et cet arbitraire. C’est l’un des endroits les plus surveillés au monde, avec des grillages, des détecteurs de mouvements, près de 10.000 gardes-frontières, mais aussi une zone sans lois dominée par les coyotes (les passeurs d’immigrants clandestins) et par une économie du trafic d’êtres humains dont les revenus sont estimés à 300 millions de dollars par année. Entre 1995 et 2002, près de 2000 Mexicains sont morts de noyade, de déshydratation ou d’agressions en essayant de traverser la frontière

« Les pires amis du monde »
Les relations avec les Etats-Unis restent l’un des paramètres essentiels de l’avenir du pays. « Pauvre Mexique, si près des Etats-Unis, si loin de Dieu », s’exclamait au XIX e siècle le dictateur Porfirio Diaz. Les migrations en constituent l’un des dossiers les plus lourds. Selon le sous-secrétariat mexicain au Développement social, près de 20 millions de personnes d’origine ou d’ascendance mexicaine vivent aux Etats-Unis. 96% des 2443 communes mexicaines sont concernées par le phénomène migratoire al otro lado (de l’autre côté). Un foyer mexicain sur vingt dépend totalement ou partiellement des revenus envoyés par les immigrants installés aux Etats-Unis.
Les deux pays sont « les pires amis du monde », des « voisins distants » qui vivent une relation compliquée d’attirance et de rejet, d’envie et de haine. La classe technocratique, une bonne partie de la classe moyenne et des milieux d’affaires, sont aveuglées par le modèle américain, par l’obsession de la consommation et de l’argent, par le mépris des Indiens et des pauvres. L’ambiguïté est permanente, comme le démontre magistralement le politologue Sergio Aguayo dans son livre Le panthéon des mythes : les Etats-Unis et le nationalisme mexicain paru en 2001. Héritier d’une histoire marquée par les invasions et les spoliations du « Colosse du Nord », les gouvernements « révolutionnaires » mexicains ont constamment manipulé un nationalisme ombrageux pour mieux contrôler une population partagée entre l’anti-américanisme et le mimétisme et ont tout aussi constamment rassuré Washington sur leur loyauté.
La participation du Mexique à l’Alena a ébranlé le socle sur lequel s’appuyait traditionnellement la politique étrangère mexicaine. Cultivant son nationalisme, le pays avait réussi à se donner l’image d’un acteur autonome sur la scène latino-américaine. Refusant de rompre avec Cuba (tout en permettant à la CIA de se servir de Mexico pour espionner l’île castriste), accueillant, dans les années 70, les réfugiés des dictatures du Chili et d’Argentine, le Mexique avait veillé, lors des années 80, à jouer un rôle de médiateur et de pacificateur dans les guerres d’Amérique centrale. Initiateur du Groupe de Contadora (4), aux côtés du Venezuela, de la Colombie et de Panama, Mexico avait noué des liens prometteurs avec l’Union européenne pour opposer une solution diplomatique et multilatérale à la stratégie contre-insurrectionnelle et militaire de l’administration Reagan.
Conduite jusqu’en janvier 2003 par l’écrivain Jorge Castañeda, la politique étrangère du président Fox s’est peu à peu rapprochée des positions américaines sur de nombreux dossiers, notamment sur le régime castriste. Si l’objectif de Castañeda était de négocier un meilleur accord migratoire, il exprimait aussi un aveu de faiblesse et la reconnaissance du tragique déséquilibre entre les deux pays.
Le Mexique s’accroche toutefois à son rêve d’autonomie par rapport aux Etats-Unis. Lors des débats sur l’Irak au Conseil de Sécurité des Nations unies en mars dernier, il a résisté aux pressions américaines. En 1997, la signature d’un Accord de coopération avec l’Union européenne a témoigné de cette volonté de créer des espaces de liberté au niveau international. L’engagement du pays dans de nombreuses négociations multilatérales, comme le traité sur les mines anti-personnel ou la Cour pénale internationale, a aussi traduit cette aspiration à être autre chose qu’un allié obligé des Etats-Unis.
Le contexte international n’offre toutefois que peu de marge de manœuvre au Mexique. L’Union européenne est profondément divisée et ne propose dès lors guère d’alternative crédible. L’Amérique latine est en pleine confusion : La crise économique a assommé l’Argentine, la Colombie est plongée dans la violence, le Venezuela tangue, et le géant brésilien, mené par le président de gauche Lula, n’a aucune sympathie pour la libéralisation des échanges, sous parrainage américain. Le populisme est partout à l’ordre du jour et le projet libéral et libre-échangiste que le président Fox veut poursuivre est fortement contesté.
Si l’Etat mexicain peine désormais à renforcer son autonomie internationale, la société civile mexicaine s’est émancipée et a tissé de multiples liens transnationaux. Le zapatisme a placé le pays au cœur de la « mondialisation des alternatives » et le mouvement indien est lui aussi sorti du Chiapas pour se relier à l’ensemble des groupes du continent. La place centrale du Mexique dans les plans de globalisation économique a débouché sur l’établissement de liens de plus en plus étroits avec des organisations sociales nord-américaines, européennes et latino-américaines.
Le Mexique est désormais, avec nous, au centre du monde. Il est sorti, sans se trahir, de ce « labyrinthe de la solitude » que l’écrivain Octavio Paz avait éloquemment décrit. Différent, il nous ressemble. En mouvement, il nous rassemble. « Oublions l’image que vous donnez de nous, implorait Mauricio Tenorio, puisque nous habitons tous ensemble la même maison moderne et en ruine, en chantier et en démolition, hantée par les mêmes fantômes, ensorcelée par les mêmes sortilèges ».


(1) Distant Neighbors, Alan Riding, Random House, New York, 1984.
(2) « Le Mexique entre la France et les Etats-Unis », Revue Esprit, août-septembre 2001, pp. 213 à 216.
(3) Le PRI, disait-on, était capable de changer de la poussière en or, comme il était capable de transformer une défaite dans les urnes en une victoire au moment du décompte des votes.
(4) Ainsi appelé en référence à l’île panaméenne de Contadora, où il fut créé en 1984, le groupe voulait s’opposer à la stratégie militaire des Etats-Unis en Amérique centrale en développant une diplomatie multilatérale et de résolution pacifique des conflits.

 
Pour en savoir plus

• L’Amérique latine, Revue Pouvoirs, Editions du Seuil, N°98, septembre 2001.

LE BOT, Yvon et sous-commandant Marcos, Le rêve zapatiste, Seuil, Paris, 1997.

MUSSET, Alain, Géopolitique du Mexique, Editions Complexe, Bruxelles, 1996, 143 pages.

• Mexico, capitulo de Occidente, Nueva Revista de politica, cultura y arte
, Madrid, mai-juin 2002.

• Mexico, verdadero cambio, Economia Exterior
, Madrid, num.19, 2001/2002.

OPPENHEIMER Andres, Bordering on Chaos, Guerillas, stockbrokers, politicians and Mexico’s road to prosperity, Little, Brown & Co., New York, 1996, 367 pages.

Le site des ONG mexicaines