L’Europe,
Un concept périmé ?

Par Anne-Marie Impe

Le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne conduit inévitablement à s’interroger sur ce qui définit l’Europe et façonne ou constitue son identité. S’agit-il d’une notion géographique, historique, politique, culturelle, voire « civilisationnelle » ? Quelle est l’origine du mot et que recouvre-t-il précisément ?
Ce concept singulier, à décliner au pluriel – les Europes plutôt que l’Europe – semble à conjuguer au passé, bien plus qu’au futur. Voilà des années en effet que l’Union européenne, en tant que projet politique du moins, peine à trouver ses marques. Elle paraît impuissante à élaborer une vision géopolitique commune. Son incapacité à adopter une position unique concernant la guerre d’Irak n’en est qu’un des derniers épisodes.
La récente entrée dans l’Union de dix nouveaux Etats membres, aux positions souvent proches de celles de Washington, ne fait que compliquer encore l’autonomie par rapport à la politique hégémonique des Etats-Unis. Pourquoi ces derniers sont-ils si favorables à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne (1) ? Parce que celle-ci renforcera l’Europe ?
Tenter de bâtir à 25, voire à 28 bientôt, ce qu’on n’arrivait déjà pas à construire à 15 ne relève-t-il pas de la fuite en avant ? On ne peut pas dire que la Joyeuse entrée des dix nouveaux dans l’Union ait suscité un vif enthousiasme populaire. De nombreux citoyens estiment qu’on leur a imposé cet élargissement, sans véritable débat démocratique. La distance s’est dès lors creusée encore davantage entre le citoyen et ses institutions, comme l’ont montré les élections de juin 2004. Quant au projet de Constitution européenne (ravalé aujourd’hui au rang de « traité »), il semble déjà désuet, asthmatique, obsolète. Avant même son hypothétique ratification par les différents Etats membres.
Comment construire dès lors un projet politique et social original, capable de répondre aux attentes actuelles des populations et ouvert au monde ? Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Pères de l’Europe avaient eu l’audace d’imaginer, non sans une solide dose d’utopie, un nouvel ordre politique entre les Etats-nations du vieux continent. Si la coopération économique s’est rapidement développée, avec la mise en place du marché commun et de l’euro, la construction politique a, quant à elle, constamment patiné. Dans les années 60, l’opposition du président de Gaulle à une Europe fédérale a durablement bloqué la dynamique. L’entrée du Royaume-Uni dans ce qui s’appelait alors la Communauté économique européenne (CEE) a fait le reste.
Est-il possible aujourd’hui, à 25, de relancer le projet politique fédéraliste des Pères fondateurs ? Et de construire ces « Etats-Unis d’Europe », que Victor Hugo appelait déjà de ses vœux, cette « puissance tranquille », selon l’expression de Tzvetan Todorov, capable de défendre ses points de vue, ses intérêts, et ses valeurs sur la scène internationale ?
Si l’incapacité à parler d’une seule voix devait se répéter de manière lancinante, ne faudrait-il pas instituer une Europe à deux composantes, où un « premier cercle » de pays, souhaitant aller plus vite et plus loin dans l’intégration, montreraient la voie ? Approfondir, pour mieux s’ouvrir.
Ou faut-il repenser plus radicalement le concept même d’Union ? En un demi siècle, le monde a profondément changé. N’est-il pas temps de réinventer un projet, animé d’une vision et d’un souffle, à la fois paisible et fort, solidaire et sûr, généreux et efficace ?
Nombre de citoyens vivent l’Europe comme une source d’insécurité et d’angoisse, car ils la perçoivent comme hors d’atteinte, enfermée dans un mode de décision technocratique opaque et incapable de modérer les effets négatifs de la mondialisation. L’Union provoque dès lors des tentations de replis nationaliste et identitaire, qui constituent un danger pour la démocratie, alors même qu’elle s’était historiquement identifiée au renforcement de cet idéal.
Un concept périmé, l’Europe ? Une notion à repenser, sans aucun doute. Et à réenchanter. De toute urgence.


1 « La Turquie remplit les conditions posées par l’UE pour l’adhésion », a déclaré George W. Bush, en juin 2004, avant de poursuivre : « L’Union européenne doit entamer les négociations qui conduiront à [son] adhésion pleine et entière ». Ces propos ont provoqué l’ire de Jacques Chirac qui a répliqué que la Maison-Blanche n’avait pas à dicter à l’Europe ses choix et sa politique.