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L'hiver syrien

Par Olivier Bailly

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Le 10 juin 2000, Hafez al-Assad s’éteint, mettant fin bien malgré lui à trente années d’un règne sans partage, répressif et meurtrier. Son fils, Bachar al-Assad, devient sans surprise le président de la Syrie. Cette succession, menée tambour battant, caractérise les pratiques politiques du pays : claniques, autoritaires, sclérosées, et corrompues.

L’arrivée du jeune leader de 34 ans suscite pourtant de nombreux espoirs au sein de la population syrienne. Alors que « le Sphinx (1) » avait maintenu son pouvoir notamment par une manipulation de la communauté kurde, un appel constant à l’unité face aux « menaces sioniste ou islamiste », un art consommé de la diplomatie et un étouffement systématique de toute contestation, son fils donne des signes concrets d’ouverture. Très rapidement, Bachar al-Assad encourage l’expression du peuple et autorise les forums de discussion, même si toute réunion publique à des fins politiques reste interdite.
Il n’en faut pas plus pour qu’une dynamique société civile s’engouffre dans la brèche. Avide de démocratie, elle organise dans les principaux centres urbains des muntadayat, des débats menés dans des lieux privés mais qui peuvent rassembler jusqu’à une centaine de participants. La critique du régime dictatorial, la répression du peuple kurde, la dénonciation d’une corruption institutionnalisée, la mainmise systématique de la communauté alaouite (2) sur les leviers de l’Etat, la tutelle sur le Liban, toutes les tares de la Syrie sont prudemment mais fermement pointées du doigt. Des magazines voient le jour sans autorisation. Des groupes informels se constituent pour stimuler le débat. Des pétitions menées par des intellectuels réclament le rétablissement de la liberté d'expression, des réformes institutionnelles, politiques et économiques, la fin de l’état d’urgence, une urgence en place depuis… 1963 ! Un vent, si pas de révolution, en tout cas de révolte, souffle sur la capitale damascène.
Ainsi, les premiers mois de règne de Bachar al-Assad sont-ils marqués par l’effervescence du « printemps de Damas ».

Revirement
Malheureusement, l’automne a charrié son lot de feuilles mortes et aujourd’hui, l’hiver se prolonge en Syrie. Il s’y prolonge depuis lors. En 2001, l’arrestation et la condamnation de 10 personnalités du « printemps de Damas » sonnent le glas des espoirs. Parmi eux, Riad Turk, ancien avocat et secrétaire général du parti communiste, a déjà perdu 17 années dans les geôles du père, il découvrira à 71 ans celles du fils. Coupable d’avoir appelé à plus de démocratie, Riad Turk est condamné le 26 juin 2002, à deux ans et demi de prison, mais vu son état de santé,
il est amnistié quelques mois plus tard. Depuis
l’avènement de Bachar al-Assad, des centaines d’opposants ont, comme Riad Turk, bénéficié d’un bon de sortie anticipée. Mais des centaines d’autres les ont remplacés. Opposants, militants des droits humains et kurdes sont devenus la cible d’attaques répétées, le pouvoir instituant ainsi et jusqu’à aujourd’hui un sinistre jeu de chaises musicales.
Comment expliquer ce revirement dans le chef de Bachar al-Assad ? « Il est jeune, il a étudié à l’étranger et il a certainement une vision moderniste, une envie de faire bouger les choses “à la chinoise” avec une ouverture au capitalisme tout en gardant les privilèges échus aux dirigeants, explique Pierre Vanrie, spécialiste du Moyen-Orient au Courrier International. Mais il a montré ses limites et il faut dire qu’il n’est pas très courageux ! Car pour ce type de système, enfermé dans des pratiques claniques et corrompues à l’extrême, envisager des réformes profondes signifie inévitablement ouvrir
la boîte de Pandore, et personne ne sait jusqu’où elles iront. Or, dans une démocratie, la minorité alaouite ne se maintiendrait pas au pouvoir.» Autant alors faire marche arrière…
Parmi les premières victimes de cette volte-face : la communauté kurde. Si elle a été brimée depuis la création de l’Etat syrien, la violence à son égard a gagné en intensité ces derniers mois et le 12 mars 2004, un match de football a sifflé une nouvelle étape de cette répression. Après de violents affrontements qui ont opposé supporters kurdes et arabes à El Qamishli (3), des manifestations ont secoué plusieurs villes du Nord-Est de la Syrie. Les forces de sécurité ont tiré dans la foule, faisant au moins 40 morts (4), et provoquant de nouvelles émeutes et arrestations.
Le choc irakien n’est pas étranger à l’embrasement d’une situation depuis longtemps explosive. « La Syrie est dominée par un nationalisme arabe, explique Pierre Vanrie. Et les Kurdes irakiens, alliés des USA, profitent de l’intervention militaire pour asseoir la reconnaissance de leurs spécificités. Cette émergence insuffle inévitablement une nouvelle énergie à l’identité et aux revendications des Kurdes de Syrie. Dans le match de football déclencheur, l’équipe arabe venait d’une région frontalière du triangle sunnite irakien avec des ramifications tribales qui s’étendent certainement jusqu’à Falujah. Avec des slogans scandant le nom de Saddam, l’affrontement était inévitable… » Et il se poursuit…
Selon des informations reçues par Amnesty International, la persécution à l’égard des Kurdes s’intensifierait. Plusieurs d’entre eux auraient été arrêtés ou agressés uniquement à cause de leur origine ethnique ou pour avoir parlé kurde.

L’action de Nu’ayse
Ces agissements, Aktham Nu’ayse (5) les a dénoncés avec vigueur. Comme il le fait depuis des années. Mais cette fois, l’avocat et président des Comités pour la défense des libertés démocratiques et des droits de l'Homme en Syrie risque de le payer de sa vie. Arrêté le 24 avril, Aktham Nu’ayse a rejoint les 2 500 (6) Kurdes syriens détenus au secret dans les geôles du pouvoir, un sort qu’il avait déjà connu de 1991 à 1998.
Son délit ? A partir de 2000, « ses » Comités ont dénoncé régulièrement, via communiqués et rapports annuels, les violations des droits humains en Syrie. Depuis début 2004, Aktham Nu’ayse multipliait les appels au changement, malgré la volonté manifeste du gouvernement de museler les critiques. L’avocat a ainsi diffusé cette année une pétition appelant à des réformes politiques, économiques et sociales. Elle a réuni 7 000 signatures (alors qu’Aktham Nu’ayse en espérait un million). Fer de lance d'une campagne appelant à la fin de l'état d'urgence, il a aussi pris part le
8 mars à un sit-in devant le Parlement à Damas. En mars et avril enfin, il dénonçait les atteintes commises contre les droits fondamentaux de la population kurde du pays. C’est beaucoup pour un seul homme, c’en était trop pour le gouvernement.
Bachar al-Assad, interviewé en janvier 2004 par le journal Al-Sharq Al-Awsat déclarait qu’il y avait une place pour la critique sous son règne, mais que sa tolérance avait des limites : « Vous ne pouvez pas respecter ceux qui ne respectent pas leur pays ». (7) Les droits humains seraient-ils donc une marque d’irrespect en Syrie ? Leur avocat, dont l’état de santé est critique, risque en tout cas jusqu’à 15 ans de prison…


(1) Surnom donné à Hafez al-Assad.
(2) Communauté religieuse qui représente 10% de la population et à laquelle appartiennent les Assad.
(3) Dans le Nord-Est de la Syrie, où se concentre une part importante du million et demi de Kurdes que compte le pays.
(4) Communiqué de presse d’Amnesty International du 2 avril 2004 :
« Syrie - Arrestations massives, homicides illégaux, tortures et mauvais traitements ».
(5) Nu’ayse, Naysse, Nu'ayse, Nassie, ou Nu'aysa, tous ces patronymes, tantôt francisés, tantôt anglicisés désignent l’avocat syrien.
(6) Au 19 mars 2004, selon Amnesty International.
(7) Propos rapportés par le journal Daral Hayat, http://www.daralhayat.net/actions/print2.php

 


 
Action
Pour obtenir la libération de M. Nu’ayse, rendez-vous sur le site d’Amnesty International et adressez un courrier à M. Bachar al-Assad et/ou au général Ali Hammud, ministre de l’Intérieur.

Pour en savoir plus

La situation des droits humains et les actions urgentes à mener
Amnesty International
http://www.ldh-france.org
Human Rights Watch (New York)

L’actualité de la région :
http://english.daralhayat.com/
(quotidien panarabe de qualité, de tendance « libérale »)
http://www.memri.de (Middle east media research institute)
http://www.aloufok.net/ (site militant)
http://www.syriadaily.com (presse gouvernementale)
http://www.lorient-lejour.com (quotidien libanais)