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DARFOUR:
SOS por le Darfour
Témoignages: des camps de concentration?
Le contexte: des populations marginalisées



Le contexte
Des populations marginalisées

Par Anne-Marie Impe


Peter Casaer (MSF)

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Le Soudan est aujourd’hui le théâtre de plusieurs conflits. Tous ont cependant la même origine : l’accaparement des rênes de l’Etat par un petit cercle du pouvoir et la marginalisation des régions et groupes périphériques.

Darfour signifie le pays des Fours, une ethnie d’agriculteurs noirs qui vit dans les montagnes du Jebel Marra. Grande comme la France, la province qui porte leur nom est divisée en trois Etats : le Darfour Nord, Sud et Ouest. Si la zone septentrionale est saharienne, le centre et le sud comportent des régions mieux arrosées, comme les montagnes, mais aussi de vastes étendues de terres arides.
Cette province est peuplée de nombreuses tribus, « arabes » et « négro-africaines », mais la distinction entre ces deux groupes est plus délicate qu’il n’y paraît : « Un étranger aurait du mal à distinguer un Arabe du Darfour d’un Africain, ce qui montre bien que l’identification est plus culturelle que raciale», note l’International Crisis Group (ICG) (1)
.

Une interminable guerre civile

Depuis 1983, une guerre civile ravage le pays. Résumer le conflit en un affrontement entre le Nord (peuplé d’Arabes musulmans, essentiellement sunnites) et le Sud (où habitent des populations noires animistes ou chrétiennes) est quelque peu réducteur. Comme l’explique Alex de Waal, « Les raisons de la guerre réfèrent au pouvoir, aux ressources, aux idéologies et aux identités. » (1) Le partage du pouvoir politique et des ressources économiques (notamment l’importante manne pétrolière) constituent les principaux enjeux de cette guerre qui, en deux décennies, a bien sûr polarisé les positions et développé les identités. En 2003-2004, les pourparlers de paix entre le gouvernement central de Khartoum et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), dirigée par John Garang, ont nettement progressé. Un accord semblait sur le point d’être signé au moment du bouclage de ce numéro, à la mi-mai 2004.

(1) DE WAAL Alex, « Une perspective de paix pour le Soudan en 2002 ? », Politique africaine, n°85, Paris, Karthala, mars 2002, pp. 93 à 107.

Si tous sont musulmans, les premiers sont majoritairement éleveurs et nomades et les seconds, agriculteurs et sédentaires. Et comme partout dans le Sahel, du Sénégal au Soudan, des altercations éclatent régulièrement entre pasteurs, en quête d’eau et de pâturages pour leurs troupeaux, et cultivateurs cherchant à protéger leurs champs. Ces conflits dégénèrent parfois en affrontements armés. Surtout depuis les dernières décennies : l’explosion démographique (deux fois plus d’habitants en vingt ans dans le Darfour), conjuguée aux grandes sécheresses des années 70 et 80, y ont provoqué une désertification dramatique. La compétition pour l’eau et les terres est donc de plus en plus vive. Et violente. Plusieurs guerres locales ont dès lors opposé des tribus arabes et africaines.
Les années 1991-92 préfigurent les événements d’aujourd’hui. La détérioration des conditions de vie et le sentiment de marginalisation dont souffrent les habitants conduisent à une rébellion des Fours. L’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), du colonel John Garang (voir Encadré « Une interminable guerre civile »), apporte aussitôt son soutien aux insurgés. Pour mater cette révolte, le gouvernement arme des tribus arabes. Si les conflits pour le contrôle des ressources (eaux et terres) ont donc toujours marqué la vie de la région, « ils ont été considérablement aggravés par la politique délibérée de cooptation des tribus arabes nomades dans la guerre menée par Khartoum contre la SPLA et contre d’autres éléments mécontents du Darfour. », indique ICG

Pour remercier les milices arabes de leur importante contribution à l’écrasement dans l’œuf de cette rébellion, le gouvernement central leur a permis de faire régner leur loi dans le Darfour et a fermé les yeux sur les razzias commises depuis les années 90 à l’égard des populations africaines. Un sentiment croissant d’insécurité et de révolte conduit ces dernières à créer le Front de libération du Darfour, qui rassemble des milices villageoises d’autodéfense foures. En mars 2003, pour marquer son ouverture aux autres tribus noires, il prend le nom d’Armée/Mouvement de libération du Soudan (SLA/M). Mais sans attendre ce changement d’appellation, les rebelles lancent, dès février 2003, leurs premières attaques contre des postes de police et des casernes. Bien armés et équipés de téléphones satellites, ils s’emparent avec facilité de plusieurs localités. Il faut dire que la SLA bénéficie de l’expérience militaire d’Abdallah Abakkar, un des insurgés qui avaient porté au pouvoir, en 1990, l’actuel président tchadien, Idriss Déby. Et plus que probablement aussi du soutien de la SPLA. Le moment choisi pour l’attaque -- une semaine après le lancement des premières négociations sérieuses concernant le conflit des Trois régions (2)
-- donne lieu à de multiples spéculations, note ICG. « Certains suspectent le SPLA d’appuyer directement les rebelles, soit pour renforcer sa place à la table des négociations de paix, soit pour les faire capoter. La SPLA nie officiellement toute implication dans ces combats» (1)

Qu’est-ce que le MJE ?
Né de dissensions au sein de la SLA, un deuxième groupe rebelle, le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE), rend encore un peu plus complexe le décodage de la situation. Rassemblant essentiellement des Zaghawas, il est présidé par le Dr Ibrahim, un ancien membre du parti islamiste d’Hassan al-Tourabi. Le MJE dénonce la mainmise des tribus du Nord sur la politique du Soudan et se veut le défenseur de la région oubliée du Centre. Il n’éprouve cependant aucune sympathie pour la SPLA. Hassan al-Tourabi (qui fut pendant dix ans « l’éminence grise » du président soudanais, avant d’être écarté du pouvoir en 1999), est arrêté le 1er avril 2004, avec 7 autres dirigeants du Congrès national populaire (un parti d’opposition) et une dizaine d’officiers, tous accusés d’ « atteinte à la sécurité de l’Etat ». Leur procès devrait s’ouvrir « très bientôt », selon le gouvernement.

Dans le camp gouvernemental, la surprise semble totale. De surcroît, la plupart des effectifs de l’armée soudanaise sont stationnés dans le Sud du Soudan, à cause de la guerre civile qui oppose le Nord et le Sud du pays depuis 1983. Les rebelles en profitent pour réaliser quelques coups d’éclat, comme la prise de contrôle, le 25 avril 2003, de l’aéroport d’El Fasher (capitale du Darfour Nord) assortie de la capture du général Ibrahim Bushra.
« A Khartoum, l’humiliation est à son comble, explique Jean-Louis Péninou dans Le Monde diplomatique (3)
. Le président limoge les gouverneurs du Darfour et fait arrêter de nombreux intellectuels et notables soupçonnés de sympathie pour la rébellion, à Nyala et El Fasher. Un comité de crise est constitué dont la principale décision va se révéler lourde de conséquences. Le général Osman Mohamed Kibir, nouveau gouverneur du Darfour Nord, enrôle officiellement les milices arabes, les arme et leur donne carte blanche. » Les Janjawids appuient dès lors les forces armées dans leur entreprise de répression et attaquent non seulement les villages suspectés de soutenir la rébellion, mais aussi ceux dont elles convoitent les terres.
En adoptant, à deux reprises, la même tactique, le gouvernement est donc largement responsable de la polarisation ethnique du conflit. Et de la catastrophe humanitaire majeure qui frappe aujourd’hui les populations du Darfour.


(1) Sudan’s other wars, International Crisis Group (ICG), Khartoum/Brussels, 25 June 2003 (p. 13 ; p.11 ; p.10).
(2) Le destin des trois régions centrales du pays (les monts Nouba, la région du Nil bleu et la zone d’Abyei, riche en pétrole), sur lesquelles le Nord comme le Sud ont des visées, restait un point d’achoppement dans les pourparlers de paix entre Khartoum et la SPLA au moment du bouclage de ce numéro, à la mi-mai 2004).
(3) « Le Soudan déchiré par les guerres civiles. Désolation au Darfour », Mai 2004.


 
Pour en savoir plus

Amnesty International
Human Rights Watch
ICG (International Crisis Group)
Le Monde diplomatique
MSF France
MSF Belgique
MSF Suisse
Secours catholique/Caritas France
Caritas Belgique
Caritas Suisse